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Le désir attrapé par la queue de Picasso

Le désir attrapé par la queue de Picasso

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Picasso peintre et sculpteur de génie, tout le monde connait. Comme tous les génies, il avait de multiples cordes à son arc dont celle d’auteur de théâtre. Certes, il n’en a écrit que trois et qui n’ont pas vraiment survécu à la postérité. Pourtant, il parait qu’ il consacrait autant d’heures à l’une qu’à l’autre forme d’expression. Picasso tint un journal tout au long de sa vie, il aimait écrire. Ses amis étaient principalement des écrivains et lui-même était un lecteur avide de poésie, ainsi qu’un illustrateur de livres de poèmes. Picasso peint dans son atelier et écrit dans sa cuisine ! Le désir attrapé par la queue, pièce en six actes, est absolument sans queue ni tête. Elle dramatise le sort des personnes qui ont souffert de la famine de l’hiver, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le désir attrapé par la queue est une sorte de variation picassienne du thème du Banquet de Platon, mais le banquet de la faim, le froid, l’amour … Ce qui m’a amené à lire cette pièce fut la photographie exceptionnelle de Brassaï, prises en juin 1944, rassemblant tout ce beau monde d’intellectuels dont Camus.

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Première rangée : Sartre, Camus, Michel Leiris, Jean Aubier. Debout : Lacan, Cécile Éluard, Pierre Reverdy, Louise «Zette» Leiris, Picasso, Zanie Campan , Valentine Hugo , Simone de Beauvoir, Brassaï

La pièce Le désir attrapé par la queue

Les premiers jours de l’année 1941 étaient dominés par l’incertitude dans le Paris de l’occupation. Cette atmosphère étrange a nourri la rédaction de cette pièce qui deviendra une sorte de théâtre de l’absurde avant la lettre. La question fondamentale posée par Picasso dans le Désir attrapé par la queue pourrait être : que faire avec le désir (érotique et philosophique) dans une époque où règnent l’absurde et la stupeur ? Cette pièce est précurseur du théâtre de l’absurde, l’expression n’entrant en vigueur qu’à partir de 1961. Rien que les noms des personnages constituent tout un programme : ils s’appellent l’Oignon, le Gros Pied, le Bout Rond, l’Angoisse Grasse et l’Angoisse Maigre, la Tarte, la Cousine, les Rideaux et le Silence…

Écrite en janvier 1941 en quatre jours, dit la rumeur, cette farce ubuesque met en scène les amours de Gros Pied, le poète et de La Tarte. Ses amies l’Angoisse Grasse et l’Angoisse Maigre s’en sont aussi entichées… Des personnages qui sont des objets, des phénomènes, des fragments de corps et des êtres vivants… L’action se déroule sous la table du Sordid’s Hôtel. Avec, en toile de fond, l’atmosphère sinistre et délétère de l’Occupation. Une manière indirecte, pour Picasso et ses amis, de lutter, par l’humour et la dérision, contre les sévices et privations imposés à la France par l’Occupant allemand et le régime de Vichy.

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Envoi autographe signé de Pablo Picasso à Laurent Casanova – En vente sur Ebay

 

 « Les deux Toutous criant leurs aboiements lèchent tout le monde couverts de mousse de savon sautent hors de la baignoire et les baigneurs habillés comme tout le monde à l’époque sortent de la baignoire seule la Tarte sort toute nue mais avec des bas – ils apportent des paniers plein de victuailles des bouteilles de vin des nappes des serviettes des couteaux des fourchettes – ils préparent un grand déjeuner sur l’herbe – arrivent des croquemorts avec des cercueils où ils enfournent tout le monde – les clouent et les emportent » Extrait

 Le désir attrapé par la queue joué chez les Leiris

Le 19 mars 1944, 1944, chez Zette et Michel Leiris au 53 bis quai des Grands-Augustins, Camus met en scène cette piécette de Picasso : « Le Désir attrapé par la queue » pièce de théâtre surréaliste  L’écriture de sa pièce ne lui avait pris que trois jours, entre le 14 janvier et le 17 janvier 1941. Son ami Max Jacob, son ami des temps de vaches maigres meure à Drancy des suites des conditions de détention, le 5 mars 1944.  Picasso invite ses amis pour le dimanche , à jouer et écouter son drame surréaliste sous le portrait qu’il a fait de Max Jacob deux ans plus tôt et qu’il a dressé pour l’occasion dans le salon des Leiri.  Albert Camus qui a déjà publié son essai sur l’absurde de la condition humaine qu’est Le Mythe de Sisyphe, se charge de ce qui est censé être une mise en scène. En fait, ‘il décrira les décors, annoncera les actes et présentera les antagonistes.

La distribution est prestigieuse : Michel Leiris : le Gros Pied, Jean-Paul Sartre : le Bout Rond, Raymond Queneau : L’Oignon, Jacques–Laurent Bost : le Silence, Germaine Hugnet : L’Angoisse Grasse, Dora Maar : L’Angoisse Maigre, Zanie Campan (Zanie Aubier) : La Tarte, Simone de Beauvoir : Sa Cousine, Jean Aubier : Les Rideaux, Louise Leiris : Les Deux toutous,  Louise Leiris : Les Deux terrines.

L’assemblée des spectateurs était tout aussi extraordinaire : Henri Michaux, Jean Cocteau, Jean Marais, Valentine Hugo, Pierre Reverdy, María Casares, Jacques Lacan, Braque, Cécile Eluard se trouvent parmi la centaine de spectateurs. Toute intelligentsia parisienne !
Ces photos réalisées par Brassaï, furent prises chez Picasso qui habitait au 7 quai des Grands -Augustins, 16 juin 1944 pour remercier l’équipe.

Dans « Le Jardin des Plantes », Claude Simon raconte une soirée mondaine où on a lu la pièce de Picasso, Le Désir attrapé par la queue : les personnages de cette pièce sont nommés p. 342.

Ma lecture du désir attrapé par la queue

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Picasso s’est amusé à inventer, à la suite des dadaïstes et des surréalistes, le théâtre du n’importe quoi. Grâce à un « gag », à la fin du quatrième acte du Désir, Picasso note qu’il y a aura « un grand silence de quelques minutes, pendant lesquels dans le trou du souffleur (…) on sentira frire dans l’huile bouillante des pommes de terre ; et de plus en plus la fumée des frites remplira la salle jusqu’à l’étouffement complet ! ».  Je dois avouer que sa lecture est assez déroutante, tant j’ai eu l’impression de relire sans cesse la même chose.  Les personnages qui n’ont rien à se dire se parlent volubilement. Son écriture relève de l’écriture automatique, faisant abstraction de toute ponctuation. Le scénario manque de cohérence : en effet, c’est véritablement sans queue, ni tête ! Le livre ne m’est pas tombé des mains, il n’a que 62 pages et que l’expérience s’est révélée intéressante grâce à son humour subversif. Imaginer à la fin de l’Acte II, la Tarte déjeuner nue sur l’herbe parmi des hommes habillés comme dans le tableau de Manet ! D’autant que selon une didascalie, tout se déroule dans « le noir complet ». Quant à aborder Les Quatre Petites Filles qui raconte les réflexions et divagations de quatre petites filles, non nommées mais numérotées de I à IV, sur la vie, l’amour, et la mort au milieu d’un potager…

En Une : Brassaï (1899-1984) Répétition du Désir attrapé par la queue chez Picasso 16 juin 1944. Photographie, épreuve aux sels d’argent. 23 x 18 cm BNF, Estampes et Photographie – Debout, de gauche à droite : Jacques Lacan, Cécile Eluard, Pierre Reverdy, Louise Leiris (Les Deux Toutous), Zanie Aubier (La Tarte), Picasso, Valentine Hugo, Simone de Beauvoir (La Cousine). Assis : Sartre (Le Bout rond), Albert Camus (metteur en scène), Michel Leiris (Le Gros Pied), Jean Aubier (Les Rideaux) et Kazbek, le berger afghan de Picasso

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Apprentie-sage, à la fois frivole et mystique, lègère et spirituelle , gourmande et orthorexique, férue de nutrition, en recherche de sagesse

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