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Une paire de pieds bandés, une cuve de larmes

Une paire de pieds bandés, une cuve de larmes

Sans pieds bandés, pas de considération, pas de mariage, pas de descendance, pas de culte des ancêtres, pas de famille, dans cette Chine du XI éme siècle et après : Au moment du choix de la fiançée, c’est la petite chaussure qui est envoyée au futur mari comme gage de beauté, mais aussi de soumission ! Où aller, que faire avec de si petits pieds, extrêmement douloureux ?  Pendant des siècles, les petits pieds ont causé la souffrance de générations de femmes chinoises.

Comme dit le proverbe : « une paire de pieds bandés, une cuve de larmes . » En 2014, la photographe et anthropologue Jo Farell avait réalisé une série de photos consacrée aux dernières Chinoises aux pieds bandés pour rappeler que cette coutume barbare a bel et bien existé. Dans son ouvrage Les Cygnes sauvages, l’écrivain chinoise Jung Chang, raconte les transformations en Chine du xxe siècle à travers la vie de trois générations de femmes. De sa grand-mère qui subit cette pratique des pieds bandés, elle écrit que la vue d’« une femme trottinant sur ses pieds atrophiés était censée avoir un effet érotique sur les hommes « . Certains avancent que ce fétichisme rejoindrait celui des talons hauts !

Sous la dynastie des Qing, la dernière dynastie impériale, la pratique des pieds bandés concerne les femmes de toutes les classes sociales de la société Han. À l’origine réservée aux femmes issues de classes aisées, elle représente le raffinement et symbolise la richesse. C’était également un moyen de se distinguer des femmes des envahisseurs mongols, caractérisées par des pieds de grande taille.

« Pieds de lotus d’or de 3 pouces », un martyr

Mais quel esprit pervers a inventé cette torture ? On raconte que le poète et souverain Li Yu (937-968) désirant contempler l’une de ses épouses favorites, Yao-niang, en train de danser sur une grande fleur de lotus artificielle, imagina de lui transformer les pieds « en croissant de lune » et pour cela, lui rapprocha les orteils vers le calcanéum, serrant le tout vigoureusement dans des bandes d’étoffe. Fieffé tortionnaire !

On parle aussi d’une impératrice aux pieds-bots, qui, jalouse de la beauté des femmes, obligea l’empereur à prendre des mesures pour que dans le royaume, toutes les femmes aient les pieds bandés. .. De là où on peut se rendre compte de ce que peut faire un esprit jaloux !

Cette pratique fut uniquement chinoise : en effet, aucun pays, même les plus limitrophes, ne l’adopta ! Vers 1630, quelques coquettes Mandchous l’adaptèrent en s’affublant de soques de bois, au talon central appelées Qixie pour imiter la démarche du « pied lotus », tant prisée par les Chinois. Une bien sotte coquetterie !

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Dans la Chine du début du XXe siècle,  l’objectif est de réduire la longueur des pieds pour qu’à l’âge adulte ils rentrent dans des petits souliers finement brodés de 7 cm de long. D’où ce terme chinois de « pieds de lotus d’or de 3 pouces » : san cun jin lian三寸金莲.

La pratique était tellement inhumaine et cruelle qu’il fallait mieux que ce ne soit pas la mère qui serre les bandages de la petite fille  : une autre personne aurait surement moins de scrupule ! Le début des opérations – si je puis dire – n’était pas choisi au hasard : non, il fallait un jour faste, sous la protection de la déesse Guanyin que la famille était allée prier au temple et de préférence un jour d’hiver car le froid favorisait l’engourdissement du pied, évitant – je n’y crois guère – à l’enfant des souffrances trop vives. Le premier jour du bandage était l’occasion d’une grande cérémonie familiale.

Imaginez plutôt – si vous le pouvez ! – ce supplice qui commence entre 4 et 9 ans pour environ deux ans : Les orteils sont brisés, repliés sous la voûte plantaire, puis compressés par un bandage de plus en plus serré. Des bandes de cotons préparées pour ce faire, étaient passées à l’eau chaude : ainsi, elles se resserreraient sur le pied en séchant… Odieux !

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Les pieds de Su Xi Rong. Jo Farrell

Le pied était ensuite placé dans une chaussure pointue, de plus en plus petite au fil des semaines. Le calvaire continuait avec la marche.. Les souffrances étaient immenses.

Parfois,  des morceaux de verre ou de porcelaine étaient glissés entre les bandes afin que des blessures accélèrent la nécrose de la peau. Les septicémies étaient courantes et on estime à 10% le taux de mortalité. Les orteils compressés étaient privés d’une grande partie de l’irrigation sanguine, et très souvent se nécrosaient. Les voir tomber n’était pas une mauvaise nouvelle, car cela permettait d’obtenir un pied encore plus petit… 

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Zhang Yun Ying, âgée de 77 ans au moment de la photographie. (1928—) Jo Farrell

Un test pour mesurer la fissure dans le pied se faisait avec une pièce de monnaie qui devait rentrer perpendiculairement dans la pliure : Si la pièce rentrait juste bien, on estimait que l’opération était un succès !

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Les pieds de Su Xi Rong. Jo Farrell

L’Interdiction des pieds bandés

Le nombre de femmes à avoir eu leurs pieds ainsi mutilés est estimé à un milliard…

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Frank and Frances Carpenter Collection. — Cette image est disponible sur la Prints and Photographs division de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis sous le numéro d’identification cph.3c04036.

A la fin du 19e siècle, la romancière anglaise Alicia Ellen  Little Bewicke (1845 – 31 July 1926) mena une campagne active pour l’abolition définitive de cette pratique dégradante. Elle a écrit  mariage en Chine (1896) , la Chine Intime , Autour de Mon Jardin de Pékin , et la terre de la robe bleue .. Archibald John Little, son mari, né en 1838, fils d’un médecin est venu en Chine se spécialiser dans les troubles congénitaux des pieds (1) : l’origine de son profond souci de la pratique chinoise des pieds bandés puise certainement son origine ici ? En 1898, elle fonde Tien Tsu Hui (Société Natural Foot) qui fait campagne contre la coutume de bander les pieds des filles. Elle a donné des conférences, affichant des diagrammes médicaux et les nouvelles images de rayons X qui montrent les dommages causés, et elle a publié aussi un journal qui contenait à la fois des récits, en prose et en vers, de femmes chinoises qui avaient subi ce sort.

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OMAN’S NATURAL FOOT, AND ANOTHER WOMAN’S FEET BOUND TO 6 INCHES. by Dr Garner from Alicia Littles book Intimate China
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by Sze-Yung-Ming & Co, albumen cabinet card, November 1894

L’impératrice Cixi, qui, en tant que mandchou n’avait pas les pieds bandés, a voulu changer les choses. Les édits impériaux de 1902 interdisent la déformation des pieds. Yehenala son vrai nom – elle prendra le nom de Cixi  qui veut dire  « mère vénérable » – femme ambitieuse, énergique, mais aussi cruelle, un tantinet despote va diriger l’Empire du milieu pendant 47 ans, de 1861 à 1908, en tant qu’impératrice douairière. Son destin exceptionnel mais aussi tragique a inspiré à la romancière américaine Pearl Buck l’un de ses livres les plus célèbres : Impératrice de Chine (1956),  fidèle sur le contenu historique, j’ai adoré ce livre au style captivant, plein d’intrigues, de complots et de sentiments, un régal de raffinement tant des toilettes, des jardins que des bijoux… et à mon corps-défendant, j’ai ressenti une grande empathie pour elle.  La vieille impératrice mourut en désignant son petit neveu Pu Yi comme empereur. Il fut le dernier à monter sur le trône chinois, bientôt renversé par la révolution de 1911. L’histoire tragique est magnifiquement contée dans le dernier empereur de Bernardo Bertolucci. 

En 1912, la tradition est interdite et les femmes sont forcées de retirer leurs bandages.

En 1949,  le bandage des pieds des fillettes fut définitivement aboli, le seul avantage du communisme !  Dix siècles de tortures prirent fin pour la femme chinoise.

Sources : (1) D’autres sources le disent missionnaires, tandis que d’aures le disent gouteur de thés … Site de Jo Farrell pour les photographies – Geneviève Clastres Journaliste/Interprète sinisante

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Apprentie-sage, à la fois frivole et mystique, lègère et spirituelle , gourmande et orthorexique, férue de nutrition, en recherche de sagesse

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