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Napoléon et son ambassadeur de Varsovie

Napoléon et son ambassadeur de Varsovie

2016-03-09Histoire752Views2Comments

J’aime les citations et les remettre dans leur contexte. Je reprends cette citation du grand Napoléon. « Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. » Le concerne-t-elle ? Flash-back.

L’Empereur et son confesseur

Dominique-Georges-Frédéric de Riom de Prolhiac de Fourt, baron de Pradt (1759-1837) fut historien des relations internationales. Il était rentré dans les ordres, grâce à son parent, cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen dont il fut le grand vicaire. Il fut député du clergé de Normandie aux Etats-Généraux en 1789 et se montra un ardent défenseur de la religion et la monarchie. Il dut émigrer à cause de son opposition.

Il était brillant, intrigant et très rusé. Michel Duroc  » L’ombre de Napoléon » alors que grand maréchal du palais, dont il était le cousin, le présenta au Premier consul, en 1802. Une conversation spirituelle et animée, des éloges bien placées et quelques manifestations de dévouement, séduisirent Bonaparte qui le nomma d’abord l’abbé de Pradt, puis son premier aumônier, le 10 Juillet 1804. Il était maître de cérémonie à l’occasion du couronnement. Après le sacre, il le promut évêque de Poitiers et baron de l’Empire. C’est lui-même qui, devisant avec l’Empereur, s’intitula, non sans flagornerie, « aumônier du dieu Mars ». Il fut toujours dans les petits papiers de l’Empereur : il assistait à des réunions diplomatiques, participa aux négociations avec le pape Pie VII en 1811. Bref, il avait l’oreille de l’empereur.

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Edouard Onslow
Dominique Dufour de Pradt

Nous sommes en 1812. Napoléon a 43 ans, il est l’homme le plus puissant d’Europe ayant fait de presque toute l’Europe, son empire. Seule, la perfide Albion qui ne souhaitant pas entrer en guerre, résistait de son mieux et l’Espagne qui était occupée. Il entreprend de s’emparer de la Russie de l’empereur Alexandre Ier.  Napoléon eut l’idée de nommer de Pradt ambassadeur de France à Varsovie. « La foudre fût tombée à mes pieds que je n’eusse pas senti un froid plus mortel courir dans mes veines, que ne fut celui dont je fus saisi par l’annonce de ma nomination » écrivit-il dans son Histoire de l’ambassade de Pologne. Napoléon pensait utiliser ses talents de diplomate pour préparer la campagne de Russie en amadouant la pieuse Pologne et utiliser au mieux, selon ses mots, « le sang polonais » dans la Grande Armée.

Après la désastreuse retraite de Russie, Napoléon tint le prélat pour responsable de la désertion massive des Polonais. Lors d’une entrevue à Varsovie le 10 décembre, il le destitua. L’archevêque apprit à Paris, le 13 janvier 1815 que la grande aumônerie lui avait été enlevée, reçut l’ordre de quitter la capitale et de retourner dans son diocèse. La disgrâce, vous vous en doutez, ne fut pas du tout du gout du prélat ! Il devint un adversaire acharné de l’Empereur.

Après la chute de Napoléon, il raconta sa version de cette fameuse entrevue de 1812. L’empereur, totalement découragé, aurait répété trois ou quatre fois à quelques personnes : « Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. » Cette phrase, qu’il aurait prononcée, est toutefois nuancée par une lettre de la comtesse polonaise Tyskievitch qui raconte que l’Empereur se serait exprimé ainsi :  « Mais rien pour cela n’est désespéré. Peut-être ai-je fait une faute en allant à Moscou, et une autre en y prolongeant mon séjour ; la postérité en décidera ; le ridicule est à côté du sublime ; rien donc dans tout cela n’est surprenant ; je commande à quarante millions d’hommes et je me dois à eux, il a donc fallu momentanément quitter mon armée ; je vais à Paris. »

Alors, qu’en est-il ? Est-ce Napoléon qui est ridicule ?

Napoléon a toujours eu une très haute opinion de lui-même et ne se voyait certainement pas comme un homme ridicule. Dans aucun de ses écrits, il ne fait mention de ce qualificatif en son encontre. En cette année 1812, après cette défaite cuisante,  il était décidé à rejoindre Paris car un coup d’État menaçait son trône. C’est le général Caulaincourt, son aide de camp, qui aurait raconté en détail la très houleuse audience de congé : Monseigneur de Pradt aurait tenté de se justifier de bien piètre et peu chevaleresque manière avec des excuses complètement oiseuses. L’entretien se terminant, l’empereur aurait remis une note à son aide de camp ainsi rédigée : «Délivrez-moi de ce faquin !»

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Napoléon Ier dictant ses mémoires aux généraux Montholon et Gourgaud en présence du grand-maréchal Bertrand et du comte de Las Cases, École française (xixe siècle), musée napoléonien de l’île d’Aix.

Après l’ambassade de Varsovie et la chute de l’Empire : un portrait aigre-doux de l’Empereur

En 1815, le calme étant revenu dans sa vie, de Pradt donne sa version dans « L’Histoire de l’ambassade dans la grand duché de Varsovie en 1812 » qu’il fit paraître après Waterloo : l’ex-ambassadeur se donne le beau rôle, présente l’Empereur sous les traits d’un tyran sans que,  toutefois,  il puisse se départir de la fascination qu’il éprouve pour ce « Jupiter-Scapin ».

Dans le Mémorial de Sainte-Hélène – mémoires écrites écrites par Emmanuel de Las Cases à partir des entretiens quotidiens qu’il eut avec Napoléon -, l’empereur déchu remarquera que l’ex-ambassadeur tenait fermement à dissimuler cette scène de disgrâce, ce qui le fit beaucoup rire à l’époque.

Dominique de Pradt, un « Has-been »

Pradtiana-Cousin-d-avallon-sur-Monseigneur-de-pradt

Ce n’est pas moi qui le dit, je n’oserai pas ! Charles-Yves Cousin d’Avallon (1769-1840) est célèbre pour ces « -ana », recueils d’anecdotes sur des personnalités historiques et littéraires. Lisez Fontenelliana, ou Recueil des bons mots de Fontenelle (1801), un régal dont nous pourrions reparler.   Dans un volume ironique  intitulé « Pradtiana, ou recueil des pensées, réflexions et opinions politiques de M. l’abbé de Pradt », il le présente comme « ex-grand-vicaire de l’archevêque de Rouen, ex-aumônier du dieu Mars, ex-archevêque de Malines, ex-ambassadeur dans le grand-duché de Varsovie ».

« Du sublime au ridicule » s’appliquerait donc davantage au prélat qu’à l’empereur en fuite. Vous en doutiez ? Pas un instant !

En Une : Napoléon à Moscou, dévastée par un incendie. Peinture de Viktor Mazurovsky.

 Source : L’ABBÉ DE PRADT, OU LE TALLEYRAND DU CÉZALLIER (1759-1837-  DE PRADT, DOMINIQUE-GEORGES DUFOUR – Jean Tulard J’aime ce livre : Citations historiques expliquées: Des origines à nos jours  Par Jean-Paul Roig

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Apprentie-sage, à la fois frivole et mystique, lègère et spirituelle , gourmande et orthorexique, férue de nutrition, en recherche de sagesse

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